Traduction de l’article d’opinion écrit en néerlandais par ELISA S. VANLERBERGHE, MEMISA
Publié le 10 octobre 2026 sur MO.be
La santé mentale n’est pas un produit de luxe
La santé mentale est actuellement un produit de luxe. C’est quelque chose à part, quelque chose en plus. Elle est réservée à ceux qui peuvent se la permettre ou qui peuvent attendre. La stigmatisation ne se limite pas à un regard ou à un silence à table. Elle est également présente dans les systèmes de santé, dans un budget ou dans un programme d’études. Tant que la santé mentale sera considérée comme une spécialité plutôt que comme faisant partie de la médecine de base, cette normalisation ne se fera jamais – ni à Kinshasa, ni à Gand.
À l’échelle mondiale, à peine 2 % des budgets publics consacrés à la santé sont alloués à la santé mentale. Cette proportion est restée inchangée depuis 2017. Cela signifie qu’environ 65 dollars par personne et par an sont consacrés, dans les pays à revenu élevé, aux politiques nationales de santé mentale. Et dans les pays à faible revenu ? À peine quatre cents par personne (OMS, 2024).
La santé mentale est sous-financée au sein même d’un secteur déjà sous-financé
Le sujet reste sous-estimé, sous-payé et – tout aussi important – insuffisamment évalué. Est-ce un problème de ressources ? Non, c’est un jugement de valeur inscrit dans un budget. Il s’agit d’un problème structurel, d’une pièce mal placée dans l’architecture du système de santé.
En 2021, près d’une personne sur sept dans le monde (1,1 milliard de personnes) vivait avec un trouble mental, les troubles anxieux et dépressifs étant les plus fréquents. Les chiffres du suicide sont eux aussi alarmants. En 2021 seulement, 727 000 personnes sont mortes par suicide dans le monde, soit un décès sur cent. Le suicide reste ainsi la troisième cause de décès chez les 15-29 ans et touche de manière disproportionnée les groupes marginalisés. Par ailleurs, seuls 38 pays disposent d’une stratégie nationale de prévention du suicide (OMS, 2025).
La stigmatisation se trouve dans les structures, pas dans les attitudes
Est-ce dû à l’ignorance ? La santé mentale est considérée comme une spécialité distincte. Dans un bâtiment distinct, avec une ligne budgétaire distincte et un vocabulaire distinct. En Belgique, plus de 60 % des lits psychiatriques se trouvent dans des établissements psychiatriques spécialisés. La stigmatisation est produite par la séparation. Après quarante ans de désinstitutionnalisation et d’intégration des soins dans la société, les murs ont simplement été déplacés, et non supprimés. Et dans les pays du Sud global, on peut prendre cette expression au pied de la lettre.
Les chiffres confirment cette tendance. Moins d’un pays sur huit répond aux critères de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en matière d’intégration de la santé mentale dans les soins de première ligne.
En Belgique non plus, la porte n’est pas ouverte
Est-ce un problème qui concerne les autres ? Non, regardons un instant nos propres chiffres. Selon Sciensano, un Belge sur cinq vit dans une situation de détresse psychologique sévère. Par ailleurs, une personne sur six souffre d’un trouble anxieux et/ou dépressif, et à peine 14 % d’entre elles ont cherché une aide professionnelle. La moitié de la population dort mal et à peine une personne sur neuf atteint un niveau optimal de vitalité pour affronter sa journée. En 2022, 1 796 suicides ont été enregistrés en Belgique par le VLESP.
Nos chiffres sont préoccupants, mais ailleurs, le problème existe tout autant ; il apparaît simplement moins souvent dans les statistiques. La sous-déclaration due à la législation, aux tabous et aux différences dans les systèmes d’enregistrement rend les chiffres relatifs au suicide difficiles à mesurer.
Et l’obstacle est très concret. Le coût d’une consultation psychologique auprès d’un psychologue conventionné en Belgique est de onze euros, quatre euros avec une intervention majorée et, pour les jeunes jusqu’à 23 ans inclus, elle est gratuite. Nous pouvons en être fiers. Mais le nombre de séances remboursées est limité et tous les psychologues ne sont pas conventionnés. Dans un cabinet privé, il faut donc rapidement compter 60 à 70 euros par séance. Si la personne est ensuite orientée vers une prise en charge plus spécialisée, le délai d’attente peut atteindre 100 jours, voire jusqu’à sept mois dans certaines régions.
Entre-temps, les personnes elles-mêmes attendent trop longtemps avant de demander de l’aide. Le seuil est-il trop élevé, la porte trop éloignée ? Le stress, l’anxiété et les addictions sont parfois simplement tournés en dérision jusqu’à l’apparition de symptômes physiques – maux de tête, fatigue, troubles gastriques. Ce qui entraîne à son tour une situation plus complexe, un traitement plus long et davantage d’absences au travail.
Le même mur, des briques différentes
Ceux qui travaillent dans les pays du Sud global reconnaissent immédiatement ce mur, même s’il est construit différemment. En Belgique, la stigmatisation se cache derrière les structures et les listes d’attente. Ailleurs, elle se manifeste par le tabou, le rejet ou la conviction qu’il s’agit d’une question spirituelle qui n’a pas sa place dans un centre de santé. Le résultat est le même : les personnes ne reçoivent pas les soins dont elles ont besoin, ou reçoivent des soins qui leur sont eux-mêmes préjudiciables.
Chez Memisa, nous constatons aussi ce qui se passe lorsque l’on abat réellement ce mur. En Guinée, par exemple, nous travaillons avec l’organisation locale Fraternité Médicale Guinée, qui a intégré la santé mentale dans les soins de santé ordinaires. Pas dans un établissement spécialisé, mais dans un lieu où les gens se rendent de toute façon. Le pays, avec ses 12 millions d’habitants, ne compte que cinq psychothérapeutes et un seul centre psychiatrique. Amener la santé mentale dans les centres de santé ne permet pas seulement d’abattre le mur, mais aussi de briser le tabou. C’est précisément là que se trouve l’enjeu. Lorsque la première porte est la porte ordinaire, le seuil disparaît de lui-même.
Témoignage de Mariane : « J’ai traversé des moments difficiles. Lorsque j’étais agressive, ma famille m’attachait pour éviter que je me fasse du mal. Un jour, un agent communautaire est venu rendre visite à ma famille et a convaincu mes parents de m’emmener au centre de santé. Au centre de santé, on m’a écoutée et on m’a également soignée. Depuis, je me sens beaucoup mieux et je bénéficie aussi du soutien de ma famille ! »
Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?
Nous avons besoin que le bien-être mental soit pris en compte comme un critère dans tous les domaines politiques, et qu’il ne reste pas simplement sous-financé au sein du budget de la santé. C’est précisément ce que demande le Comprehensive Mental Health Action Plan de l’OMS. Des interventions universelles et ciblées, de la petite enfance jusqu’au grand âge, intégrées dans des stratégies nationales plus larges.
Faire de la santé mentale une composante de la médecine de base, ce n’est pas simplement apposer une affiche dans une salle d’attente. Cela signifie que les soins de première ligne deviennent la porte d’entrée vers la santé mentale. Que les psychotropes figurent sur la liste des médicaments essentiels, qu’ils soient abordables et effectivement disponibles. Que chaque personne, chaque professionnel de santé apprenne à poser des questions sur les traumatismes, le sommeil, l’alcool et les pensées suicidaires, mais sache également quoi faire des réponses obtenues.
Cela signifie aussi prendre soin de ceux qui prennent soin des autres : partout dans le monde, les professionnels de santé sont parmi les plus exposés et les moins protégés. Et cela signifie que les personnes ayant une expérience personnelle de la maladie soient elles aussi autour de la table, non pas comme simples témoins, mais comme coautrices des solutions.
Ce plaidoyer intervient à un moment difficile. Partout, les budgets consacrés à la coopération internationale sont réduits, et lorsque des économies sont réalisées, ce sont souvent les domaines inhabituels ou méconnus qui sont touchés en premier. La santé mentale se retrouve alors rapidement en tête de liste.
Pour ceux qui ont besoin d’un argument économique, le voici : les troubles dépressifs et anxieux coûteraient à l’économie mondiale environ 1 000 milliards de dollars par an en pertes de productivité. Par ailleurs, chaque dollar investi en rapporte quatre. Une meilleure santé mentale se traduit par moins d’absences prolongées pour maladie, de meilleurs résultats scolaires, une participation accrue au marché du travail et moins de conflits. L’investissement est donc rentable, dans tous les systèmes et partout dans le monde.
Elisa S. Vanlerberghe est experte en santé mentale et travaille pour Memisa. Elle écrit à partir de son expérience des systèmes de santé en Afrique centrale et occidentale.
Sources : WHO, Mental Health Atlas 2024 et World Mental Health Today (2025); WHO Comprehensive Mental Health Action Plan; Sciensano, Gezondheidsenquête 2023-2024; VLESP (2025).
Pensez-vous au suicide ? Parlez-en. Ligne d’écoute pour la prévention du suicide 0800 32 123 — www.preventionsuicide.be
